02 juillet 2008

PRÉSENTATION DU LIVRE "PSYCHANALYSE ET HANDICAP" DE J-T RICHARD

PRÉSENTATION DU LIVRE "PSYCHANALYSE ET HANDICAP" DE J-T RICHARD.

 

 

L'auteur, psychologue et psychanalyste, directeur-adjoint du CAMSP (Centre d'Action Médico-sociale Précoce) de l'Institut de Puericulture de Paris approche dans cet ouvrage la place de la psychanalyse dans les situations de handicap de façon originale et diverse. En effet, son hypothèse, d'emblée annoncée, est que les différentes approches du handicap (neurologique, génétique, métabolique, psychologique et sociale) "restent descriptives et fixées à un modèle normatif. Ceci explique qu'elles passent à côté des processus de «production» des handicaps" (p. 15). Inscrivant résolument sa pensée et sa pratique dans le champ de la psychanalyse, J-T Richard, au fil d'hypothèses audacieuses, en souligne le caractère fécond pour comprendre "la singularité de l'expérience vécue par chacun dans son corps et dans son environnement" (p. 15). Partant des travaux peu connus sur l'infirmité motrice cérébrale de l'inventeur de la psychanalyse, mais aussi de son handicap (sujet que très rarement traité), l'auteur construit son ouvrage en cinq grandes parties bien articulées entre elles et qui lui font couvrir un panorama large et riche de la problématique.

 

Dans la Première Partie intitulée "S. Freud et le handicap", l'auteur, à juste titre, nous rappelle qu'avant de s'intéresser à la "cure par la parole" et la découverte de l'Inconscient, certains travaux du jeune neurologue viennois portaient sur l'infirmité motrice cérébrale infantile. La lecture de sa correspondance de l'époque démontre l'intérêt que Freud portait à la subjectivité de ces enfants, considérés alors dans le monde scientifique, de l'époque, essentiellement selon le point de vue de l'hérédité. L'inquiétant, que ces situations pouvaient susciter, est alors repris à travers le texte freudien de 1919, largement connu mais prolongé (vers la question du fétiche et du déni de la castration), notamment à travers les apports winnicottiens sur la transitionnalité: "le handicap se situe comme un objet intermédiaire entre un objet transitionnel et un objet fétiche" (p. 40).

 

Dans la Seconde Partie intitulée "Éléments pour une tératologie freudienne", Jean-Tristan Richard retrouve quelques figures du "monstrueux" à travers la mythologie (et les croyances) ou en exhumant les productions artistiques (et littéraires) antiques. Du point de vue de la philosophie et de la pensée savante, il rappelle les contributions d'A. Paré et G. de Saint Hilaire, ou Malebranche. Il n'oublie pas non plus la figure paradigmatique de l'homo ferus, ou enfant sauvage. Plus proche de nous, les travaux de J.L.H Down, découvreur de la trisomie 21 ou ceux de Jean Rostand (sur l'hybridation expérimentale) sont évoqués ainsi que ceux menées suite aux dégâts iatrogéniques de la thalidomide. Somme toute, une "brève histoire de la tératologie" (p. 47-59). Évidemment, toutes ces approches ne sont pas sans évoquer la question des fantasmes archaïques, tels que la très célèbre psychanalyste, contemporaine de Freud, Mélanie Klein a pu repérer à partir, notamment, de sa clinique auprès des enfants psychotiques. L'auteur n'en fera pas l'impasse et souligne que l'apport majeur de cette dernière (sur la connaissance du monde objectal interne de l'infans) "nous aide à imaginer la naissance des représentations de la monstruosité dans l'esprit humain" (p. 67). L'ethnopsychanalyse n'est pas en reste avec l'évocation de la pensée de G. Devereux qui montre l'importance d'une connaissance solide des productions culturelles les plus diverses pour appréhender la psychosexualité humaine.

 

La Troisième Partie , intitulée "Histoires de cures", est exclusivement clinique. Son intérêt réside dans le choix des cures qui en est fait. Selon le triple point de vue (jamais proposé), l'auteur nous relate trois histoires: celle d'une adolescente en situation de handicap (le cas de la jeune A. ), celle d'une mère d'un enfant trisomique (le cas de B.) puis celui d'un adulte dont la mère était handicapée (le cas de C., homme de 48 ans). Cette "géographie" permet, à l'auteur, de montrer en quoi "l'analyste comme chacun de ses patients doivent travailler que nous ne sommes jamais ni tout à fait semblables ni tout à fait différents" (p. 88).

 

Le cœur de l'ouvrage constitue la matière de la Quatrième Partie intitulée "Handicap et société", dans laquelle Jean-Tristan Richard aborde la question sensible de l'intégration du sujet handicapé dans le groupe social (pouvant fonctionner sur le modèle du pacte dénégatif) selon les trois points de vue suivants: la scolarisation, la prévention précoce et le développement des réseaux de compétences. On ne rendra pas justice à l'auteur en résumant son analyse très complète des obstacles à l'intégration (à partir du modèle de la représentation du handicap en lutte avec les figures du même et de l'autre) qui rendent compte de la délicate entreprise selon laquelle "intégrer n'est pas normaliser" (p. 137) et qu'à fortiori "orienter en milieu spécialiser n'est pas exclure" (p. 139). On lira aussi avec profit l'expérience française de prévention psychosociale dans un CAMSP, nourrie des multiples expériences qui s'appuient sur la méthode psychanalytique. La psychanalyse qui, comme le rappelle à juste titre l'auteur, dès l'origine, s'est préoccupée de la question de la prévention (Freud, Reich, Klein et Dolto, parmi d'autres). L'enjeu, fort de tout l'acquis théorico-clinique psychanalytique, est bien de sensibiliser "aux problèmes de l'éveil du tout-petit, à la séparation, aux enjeux de la relation précoce, à la maltraitance" (p. 159). Prévenir en ce domaine ne s'opère pas selon le modèle épistémologique de la classique dichotomie santé/maladie. En l'espèce, l'approche psychanalytique dépasse ce point de vue pour prendre en compte, de façon plus fine, ce que Freud a repéré comme instance de la psyché, la réalité interne de chaque sujet et prolongée avec Winnicott (la préoccupation maternelle primaire) ou Bion (l'appareil à penser), par exemple. Une politique de prévention précoce pour une visée à long terme tant individuelle que collective.

 

Enfin, la Cinquième et dernière Partie, "Illustrations artistiques" nous donne à voir les représentations du monstrueux à travers les productions de trois artistes majeurs. L'auteur, chemin faisant, s'autorise quelques hypothèses à partir de ce matériel clinique sur l'histoire psychique de ces artistes. On connaît les œuvres du peintre hollandais J. Bosch (1450-1516) et son célèbre tryptique Le Jardin des délices (1480-1490) exposé au Prado de Madrid, véritable mise en scène du "grotesque, mélangeant animalité et humanité" (p. 216). On est moins familier des poupées (pourtant fascinantes) de Hans Bellmer (1902-1975), véritables représentations de "corps écartelés et démembrés" (p. 224), où "tout se passe comme si les différentes parties du corps étaient séparées et interchangeables" (p. 225). Enfin, la photographie est aussi convoquée à travers la très célèbre Diane Arbus (1923-1971) et ses portraits "troublants, où dominent des personnages hors normes: géants, nains, trisomiques, monstres de foire, …" (p. 229). Il faut citer l'auteur, repérant avec finesse l'effet que procure la contemplation de ces œuvres et en quoi il renvoie à cette "mise à l'épreuve devant le handicap: "ses portraits de gens «bizarres» semblent toujours faire d'eux des gens ordinaires, mais, très vite, ils dégagent un trouble car ils redeviennent étranges" (p. 233).

 

On l'aura compris, cet ouvrage intéressant et fort documenté œuvre (voire milite) pour sensibiliser tous les acteurs, convoqués par les problématiques du handicap, à l'apport fécond et précieux que constitue l'approche psychanalytique, dont la spécificité pour "comprendre l'humain" est toujours à rappeler. 

 

Sydney LEVY , Médecin – Psychanalyste.

 

L’auteur nous signale qu’un volume 2, avec le même titre, toujours chez L'Harmattan, est à paraître à l'automne 2008. Une suite, en quelque sorte! Avec des chapitres sur la tératologie, l'inhibition intellectuelle, l'ambiguité sexuelle, la neuropsychanalyse, la clinique avec des présentations de cures et l'art.

 

03 février 2008

l'adolescence volée,la vie de Stanislas TOMKIEWICZ

4c5e8521c99eaedad24aecacc6a58b89.jpgFormidable récit autobiographique de Stanislas Tomkiewicz, déporté à 13 ans et survivant de l’holocauste.

"Au moment où le rapport Matéoli vient marquer une étape significative dans la reconnaissance des responsabilités de l'Etat français dans l'extermination des juifs d'Europe, au moment où de multiples témoignages de rescapés des persécutions antisémites deviennent enfin possibles, au moment où des travaux montrent comment le silence premier des rescapés pèse sur leurs enfants et petits-enfants, Stanislas Tomkiewicz nous donne un ouvrage important qui mêle heureusement le témoignage des rares rescapés du ghetto de Varsovie, du camp de Bergen-Belsen et d'un psychiatre et psychothérapeute pleinement engagé dans le soin et dans la recherche de ces 40 dernières années.

On connaît sans doute le chercheur des travaux sur les enfants polyhandicapés et autistes, le directeur de l'unité 69 de l'INSERM et son action en faveur des adolescents délinquants, le passionné des droits de l'enfant et l'avocat de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant, le militant contre les violences institutionnelles… On rencontrait à l'étranger le soignant engagé dans la transmission chaleureuse de ses expériences, de son savoir-faire, de ses recherches auprès d'équipes de multiples pays de tous les continents… On savait que son énergie s'employait plus particulièrement auprès des enfants et des adolescents le plus en difficulté…

On découvrira dans cet ouvrage le témoignage fort, juste, plein de pudeur, d'un adolescent de 16 ans qui en décembre 1942 dans le ghetto de Varsovie se suicide, manque de mourir, rencontre l'unique et dernier psychiatre. On entendra son évasion du train de la déportation du 2 mai 1943, du wagon où sont restés ses parents. On le retrouvera piégé et emprisonné à Bergen-Belsen et on le verra arriver, tuberculeux, dans une France encore “ordinairement antisémite” de l'immédiat après-guerre pour devenir interne des hôpitaux de Paris et psychiatre.

Mais ce témoignage, à la fois vibrant, plein d'humour, parfois de tendresse, ou d'autodérision et qui se refuse à masquer l'horreur, pourrait n'être qu'un témoignage. En tenant à réfléchir à ce qui l'a conduit à se taire sur ces évènements de sa vie pendant cinquante ans, Stanislas Tomkiewicz lui donne une autre dimension qui en fait une profession de foi. Avoir découvert, dans ce travail de mémoire (Paul Ricoeur), le lien entre cette adolescence volée et son engagement professionnel et politique ultérieur en faveur des enfants et des adolescents lésés : “(jusqu'alors…) il n'était pas question d'avouer aux autres ou à moi-même une vérité que j'ai mis des années à pouvoir regarder en face : je travaillais avec des adolescents parce qu'on m'avait volé mon adolescence” lui a permis de repenser autrement à cette adolescence.

En se remémorant le fait que son père voulait qu'il devienne un “bon docteur”, en faisant ce lien S. Tomkiewicz défend aussi le fait qu'être un survivant et avoir été une victime de ces persécutions ne pourrait pas, ne devait pas, pour lui, constituer en soi une identité : il soutient l'idée qu'un projet de vie consistant à survivre, puis à apprendre, puis à soigner ensuite les autres a pu se construire sur cette première expérience et nous livre de cette position très particulière sa réflexion sur un thème de recherche très à la mode, celui de la résilience. Si on entend dans sa référence à Janusz Korczak un élément fort de cette reconstruction nécessaire, si on sait que l'importance qu'il accorde à sa préface à l'édition française des œuvres de Korczak, on se souviendra que celui-ci, outre ses œuvres de pédagogue, de directeur de l'orphelinat dans le ghetto, et de philosophe de la question et du respect de l'enfant, était aussi l'auteur du conte Le Roi Mathias 1er que Tomkiewicz lisait quand il était petit. Peut-être faut-il alors citer deux ouvrages souvent méconnus de la bibliographie de S. Tomkiewicz : Le crocodile sentimental, récit de l'histoire d'amour entre un crocodile et un enfant psychotique sauvés par des psychiatres (Editions OCDE, Angoulême) et Le Petit Pingouin (Editions Syros) qui raconte comment un pingouin isolé sur la banquise se nomme, existe et se déclare athée…

D'avoir su s'adresser aux enfants à travers des contes et aux adultes à travers L'adolescence volée constitue sans doute pour l'auteur une nouvelle affirmation en acte de la possibilité de survivre non seulement physiquement mais aussi psychiquement. Il apparaît comme un témoignage d'espoir en cette fin de siècle où une partie de l'humanité découvre que la Shoah n'est pas le dernier des génocides (cf. Le Rwanda 1994 – 1995)… Mais la lecture de L'adolescence volée fait aussi apparaître qu'il ne s'agit que d'une facette d'une réflexion qui attend avec impatience un prolongement : celui qui ferait la part de l'engagement dans l'anti psychiatrie, du dissident au sein du parti communiste, du citoyen du monde ."

Michel Dugnat

extrait de Carnet psy n°56

Auprès de la personne handicapée,se tient toujours Elisabeth Zucman

2e2d4a392334e609f50dae3dc0c2c519.jpg"AUPRES de...",le livre biographique du Dr Zucman,je n'en reviens pas de la justesse du propos,de l'aventure des pionniers,de l'humanité du regard

Et quel magnifique sous-titre: "une éthique de la liberté partagée"

(à ce propos,connaissez-vous la bio de Stanislas TOMKIEWIECZ,l'adolescence volée?,tiens je vais faire une note dessus..)

AUPRES DE LA PERSONNE HANDICAPEE,VUIBERT,environ 22 €

Élisabeth Zucman
Préface de Emmanuel Hirsch

Dans les années 1960 émerge en France une nouvelle approche de la personne handicapée. Sa position auprès de ses proches et au sein de la société commence alors à être envisagée en termes de reconnaissance, de droit et de soins. À cette époque la Sécurité sociale refusait la prise en charge des personnes atteintes de polyhandicaps, au motif que leur état de santé ne justifiait pas de traitements. De telle sorte que moins de 20 ans après la barbarie nazie persistait en France une conception discriminatoire à leur égard.
Élisabeth Zucman fait partie de ces médecins pionniers qui ont su inventer une autre approche de la personne handicapée dans son environnement familial et social, une démarche de soins soucieuse de dignité et de rigueur. Elle nous restitue l'histoire de son parcours : une expérience, un engagement et un combat de vie qui ont contribué pour beaucoup à l'émergence d'une nouvelle conscience sociale du handicap.

Auprès de la personne handicapée - Élisabeth Zucman - Editions Vuibert - Collection Espace éthique - 2007 - 223 pages - Isbn : 978-2-7117-7245-2

Les auteurs

Élisabeth Zucman est médecin de réadaptation fonctionnelle, fondatrice du CESAP (Comité d'études, d'éducation et de soins auprès des personnes polyhandicapées), présidente honoraire du Groupe Polyhandicap France.

Emmanuel Hirsch
Directeur de l'Espace éthique de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Emmanuel Hirsch est directeur de recherches et professeur d'éthique médicale à l'université de Paris-Sud XI. Il a dirigé et publié de nombreux ouvrages dont : La Révolution hospitalière. Une démocratie du soin, Bayard, 2002 et Qu'est-ce que mourir ?, Le Pommier, 2003.


 


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